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Elle n'insiste pas. Le laisse parcourir le reste de l'exposition, un peu
méfiante. Mais l'homme semble avoir retrouvé esprits et assurance. Il
s'approche de l'aquarelle que Sarah termine et d'un air attendri s'exclame :
- Mais c'est près de chez moi... Un jour de tempête !
- Vous habitez Ciboure ?
- À mi-temps, en alternance avec Paris. Je viens ici pendant mes vacances.
- Et vous vous y plaisez ?
- À Ciboure ? Oui... je connais la région depuis que je suis tout petit. Mon
père était de Bayonne et je suis né à Bordeaux...
- Tiens... comme mon père !
- Ah oui ?
- Enfin je crois, je ne l'ai pas connu, juste en photo. C'est ce que ma mère
m'a dit de lui.
- Il est mort ?
- Je ne crois pas... Il s'est barré quand maman était enceinte de moi. Je
crois qu'il ne supportait pas l'idée de devenir père. Il doit avoir refait
sa vie maintenant. Il a peut-être des enfants avec une autre aujourd'hui.
Elle n'a pas vu l'homme tressaillir. Elle était penchée sur son oeuvre,
ajustant une ombre sur le fort de Socoa.
Lui a l'impression de mourir. Transpercé par une flèche empoisonnée de son
propre sang. Au bord de sombrer. Il se raccroche au dossier de la chaise où
elle s'est assise. Passe la main sur son front. Ouvre la bouche pour
répondre, pour crier la vérité mais une sonnerie l'interrompt, sèche et
brutale.
La jeune fille saisit son téléphone cellulaire.
- Vous permettez ? Je vous laisse la maison en gardiennage quelques minutes.
Il a juste acquiescé mécaniquement. Sarah est sortie sans plus de façons. Et
il est resté là, les bras ballants. Inutile. Environné de tout ce qu'il a
manqué, de cet amour qu'il a refoulé pendant plus de vingt ans.
Parce qu'il y a tout dans cette pièce. Toute une vie de femme, d'artiste et
de mère. La vieille maison auvergnate où ils furent si heureux, le pré où
elle aimait dessiner, leur balcon fleuri, le bouquet aux coquelicots, les
petits chaussons roses, des visages de femmes et d'enfants appliqués à
peindre... Tant de choses qui disaient la vie, LEUR vie.
Jusqu'à cette découverte un soir d'orage. Quand il avait récupéré un dossier
qu'elle gardait habituellement verrouillé sur son ordinateur. Et cette
colère qui l'avait saisi. Cette question qui n'avait plus cessé dans sa tête
jusqu'à lui donner envie de partir. De fuir pour ne pas connaître la
réponse.
Réponse qu'elle ne lui avait révélée que six mois auparavant. Comme ça, pour
ne pas mourir avec des remords, sans doute...
Il s'assoit un moment à la place laissée vide... Reprendre son souffle. Se
rassurer. Il regarde la vague éclaboussant le fort... Elle est douée la
petite ! SA petite !
Il caresse le bord corné de la feuille qu'elle n'a pas fixée. Erreur de
jeunesse... Il rajuste le coin et découvre soudain une autre feuille, plus
mince, coincée dans le carnet à spirale. Une lettre d'amoureux ? Il sourit
en tirant le papier à vélin, curieux de lire les mots doux qu'il imagine
déjà danser sur la feuille. Des mots de garçon maladroit... Des mots comme
il en disait à son âge, sans conséquence... Mais à peine a-t-il lu quelques
phrases que son sourire se fige net.
C'est lui... L'autre qui n'a cessé de le hanter. L'autre qui lui a volé tous
les instants qu'il aurait dû avoir. Pourquoi lui ? Toujours lui ? Il aura
donc toujours la première place, SA place ?
Il pleure en lisant la lettre. Ainsi, comme il l'avait tant redouté,
Floriane lui avait menti : mais pourquoi ? Pourquoi avait-elle éprouvé,
quelques mois avant de mourir, le besoin de lui apprendre une vérité dont il
doutait aujourd'hui plus que jamais ?
Ma fille a besoin de son père. Elle a besoin de toi. Il n'avait pas rêvé
cela, elle l'avait bien écrit. Il avait encore ce courrier sur lui, dans la
pochette qu'il portait en bandoulière.
C'est vrai que Sarah avait ses yeux. Mais Floriane avait les mêmes aussi. Ça
prouvait quoi ? Rien. Il aurait fallu une analyse ADN. Guillaume se sentait
totalement incapable de lui demander une telle chose, que ce soit
directement ou par voie juridique. Peur de déjà savoir, peur de se dire
qu'elle ne l'avait jamais aimé. Qu'elle s'était servie de lui comme d'un
intermède. Comme d'un alibi à ce grand amour, à cette folle relation qui
avait surgi sur sa route un soir d'automne après neuf ans de vie commune
dont deux ans de mensonges. |